Imprimer

esprit de vie

J’ai effectué, en trois jours, quatre voyages à bord des bus estampillés  » Esprit de vie « . En dehors de celui de dimanche dernier, qui était diurne (18 heures), les trois autres étaient nocturnes, bien au-delà de 22 heures. Si le service à bord de ces bus est toujours appréciable, en tout cas d’une manière générale, j’ai quand même vécu, avec autant de bonheur que d’étonnement, mais également beaucoup de déception, de débats houleux dans ces bus. 

J’ai même eu quelques frayeurs à un certain moment, me demandant comment un même sujet pouvait accaparer les gens au point de constituer l’objet de si vifs débats, dans les bus où je me trouvais. En étais-je pour quelque chose ou est-ce la question qui se généralisait ?

De quoi s’agissait-il ? Tout simplement de l’absence de tickets. Le système de paiement de billets, dans les bus  » Esprit de vie  » est différent de celui de Transco. Ici, les passagers paient dans le bus, en montant. Dans les bus  » Esprit de vie « , au début on payait au sol, avant de prendre place à bord.

Mais ce système a évolué et n’est plus de mise que sur certaines lignes. Aujourd’hui, on entre d’abord, puis on paie par rangée (c’est-à-dire les quatre qui occupent une rangée envoient leur argent et ainsi de suite). C’est, généralement, après avoir perçu l’argent de tous les passagers que le receveur remet les billets en bloc, laissant aux passagers le soin de se les partager eux-mêmes.

Seulement, et c’est ici l’origine des discussions sus-évoquées, lorsque vous prenez place à bord de ces bus à des heures assez tardives, souvent vous payez sans qu’on ne vous remette, en échange, votre billet. C’est assez surprenant. Lorsque vous posez la question, le receveur vous répond, généralement, que  » les billets sont épuisés « .

-Mais pourquoi continuez-vous alors à travailler ?

C’est généralement par un silence embarrassant qu’il vous répond.

Les trois derniers jours que j’ai eu à monter dans ces bus, c’est exactement comme cela que les choses ont commencé.

Dans le premier, la question était posée par un sexagénaire. Il avait tellement insisté que le receveur finit par lui demander de le laisser tranquille. Indignés, certains passagers s’en sont pris à lui, le traitant d’impoli, de mal éduqué. D’autres, tout en reconnaissant son insuffisance éducationnelle, se mirent cependant à le défendre, prétextant que le papa avait exagéré.  » Qu’est-ce qu’il a à embêter le pauvre garçon comme ça ? »

-Vous appelez ça embêtement ? C’est son droit de demander le ticket.

-Ah ! parce que sans ticket, croyez-vous, il n’arrivera pas à destination ?

-Et puis, renchérissait quelqu’un d’autre, qu’est-ce qui est important, ce pauvre petit papier ou le fait d’être conduit à destination.

Vous savez comment cela se passe toujours dans cette ville. Les passagers étaient presque tous emballés dans cette discussion sans modérateur. Les plus névralgiques glissèrent même dans l’injure. La discussion était tellement vive que le malin receveur s’en sortit pénard, étant complètement oublié.

Dans le bus de dimanche, l’importun receveur (comme tous ses compères d’ailleurs), sûr de l’impunité caractéristique dans ce pays, demanda carrément à l’octogénaire d’appeler aux numéros inscrits sur un des parois du bus pour l’accuser.

Dans l’incontournable discussion qui s’ensuivit, les jeunes, dans l’ensemble, prirent la part du receveur et traitèrent les plus âgés de dépassés.  » Ils ne peuvent qu’être dépassés pour exiger un ticket. Que vont-ils en faire ? Ils vont le bouffer ou quoi ? « , se demandaient-ils.

Les aînés, quant à eux, ne cessaient de secouer la tête, répétant sans cesse que  » nous sommes tombés trop bas « .

N’importe comment, la question se pose avec acuité.  » Esprit de vie  » n’est pas une entreprise philanthropique. Ces bus appartiennent à des privés qui les ont reçus par crédit. C’est donc une sorte d’épée de Damoclès au dessus de leur tête.

Ces chauffeurs et receveurs qui transportent des passagers auxquels ils ne remettent pas de ticket, à qui rendent-ils compte ? Ces billets sont-ils réellement épuisés ? Versent-ils réellement cet argent aux propriétaires des bus ? Comment le justifient-ils ? Car, sinon, ce n’est ni plus ni moins que du vol, un vol organisé et qui doit absolument être découragé.

Des informations en notre possession attestent que les propriétaires ne s’acquittent pas tous aisément de leur crédit. Ce n’est donc pas facile. Ces conducteurs qui perçoivent l’argent sans remettre des billets ne les torpillent-ils pas ? N’en sont-ils pas des fossoyeurs ?

Et puis, de quelle audace s’était targué le receveur qui avait demandé à cet octogénaire d’appeler aux numéros inscrits sur la paroi des bus ? Voulait-il, par là, dire que la pratique est autorisée, ou savait-il, plutôt, qu’en se comportant de la sorte, ils bénéficient d’une couverture motivée des responsables de l’APVCO ? Il serait vraiment souhaitable que ceux-ci se penchent sur cette question afin de tirer les choses au clair.

De toute façon, la réception du billet est un droit inaliénable de celui qui paie son ticket, qu’il y ait contrôle ou pas. Car certains défenseurs des receveurs se posaient des questions sur cette exigence, étant donné qu’il n’y a jamais de contrôleurs dans les bus  » Esprit de vie « .

C’est ce que les aînés voulaient exprimer en regrettant que nous soyons tombés trop bas. Les Congolais donnent de plus en plus l’impression de n’obéir à une réglementation que s’il y a une chicotte brandie.

Les chauffeurs ne portent la ceinture de sécurité, leur propre sécurité, ne s’arrêtent (généralement) au feu rouge, évitent des dépassements dangereux et les chargements ou déchargements sur la chaussée, que s’ils aperçoivent  » une Jeep  » de la Police. C’est la vue du même véhicule qui contraint le receveur à refermer sa portière.

Nous sommes tombés trop bas dans pratiquement tous les domaines. Dans celui qui nous intéresse aujourd’hui, il était inimaginable, à l’époque où on n’était pas encore tombé, qu’un receveur se fasse désirer pour remettre son ticket à celui qui l’a payé.

Conçu pour décourager l’inconscience, l’incompétence, l’immoralité et l’incivisme des conducteurs des bus appelés  » Esprit de mort « , les  » Esprit de vie  » sont une belle, encourageante et salutaire expérience qui ne doit pas être découragée.

Plusieurs fois on a observé des gens alignés, attendant un bus qui n’était pas encore là, refusant d’entrer dans les 207 qui étaient pourtant là, et dont les receveurs s’égosillaient afin d’attirer leur attention.

Loin de tout discours, c’est cela le véritable accueil, par la population, d’une action gouvernementale. Bravo, Matata Ponyo !

Avec Jean-Claude Ntuala / l observateur