Moscou, fin octobre 2026. Alors que le Parlement congolais finalise le cadre d’une loi référendaire qui pourrait ouvrir la voie à une révision profonde de la Constitution de 2006, le président Félix-Antoine Tshisekedi s’adresse à la communauté congolaise de Russie en marge du 3e Sommet Russie-Afrique. Officiellement, il les appelle à être « de véritables ambassadeurs » de la RDC, les informe de la situation sécuritaire à l’Est, du partenariat naissant avec le Kremlin et des programmes de reconstruction. Mais le timing et le contexte politique à Kinshasa donnent à cette prise de parole une résonance bien plus politique.
Quelques jours plus tôt, le 25 octobre à Kinshasa, devant les élus de l’Union Sacrée de la Nation, Tshisekedi avait déclaré sans détour : « Cette Constitution, je ne l’aime pas, et vous le savez. » Il renvoyait à sa majorité la responsabilité de la changer, tout en posant l’échéance de 2028 : si elle refuse, il s’arrêterait là. Ces propos, rapportés par plusieurs sources, interviennent alors que l’Assemblée nationale a adopté (puis le Sénat en seconde lecture autour du 1er novembre) la loi fixant les conditions d’organisation du référendum. Ce texte, selon l’opposition, élargit les possibilités de soumettre au peuple des modifications constitutionnelles, y compris potentiellement celles touchant aux limites de mandats protégées par l’article 220.
L’opposition, regroupée notamment au sein de la Coalition Article 64 (C64) réunie à Rome fin octobre, dénonce un risque de « coup constitutionnel » visant à contourner la limitation à deux mandats et à reporter ou remodeler les élections de 2028. Tshisekedi a déjà affirmé, en mai 2026, que s’il n’avait pas sollicité de troisième mandat, il l’accepterait « si le peuple le souhaite », et qu’une révision ne se ferait pas sans référendum. Il a aussi qualifié par le passé la Constitution de 2006 de texte « rédigé à l’étranger par des étrangers » et inadapté, des affirmations largement contestées par des fact-checks.
À Moscou, devant la diaspora, Tshisekedi n’a pas, selon les comptes-rendus officiels et de presse, prononcé un plaidoyer explicite et détaillé pour la révision constitutionnelle. Il a surtout exposé la situation politique et sécuritaire, critiqué Joseph Kabila et Moïse Katumbi (notamment sur les ressources du Katanga et une procédure belge visant son entourage familial), et plaidé pour un rapprochement avec la Russie comme partenaire face à la crise de l’Est. « Je crois que vraiment la Russie va devenir un partenaire très important pour nous », a-t-il déclaré. Il a également exhorté les étudiants et la communauté à exceller et à représenter le pays avec patriotisme
Pourtant, le scandale réside précisément dans ce décalage. Tandis qu’à Kinshasa le pouvoir avance des outils juridiques qui inquiètent quant au respect de l’ordre constitutionnel, le chef de l’État se trouve à l’étranger, recevant un doctorat honoris causa de l’Université russe de l’Amitié des Peuples (RUDN, associée à Patrice Lumumba), rencontrant Vladimir Poutine et mobilisant la diaspora comme relais. Cette séquence intervient dans un contexte de guerre persistante à l’Est, de tensions politiques aiguës avec Kabila (qui a pris la tête d’une structure rebelle), et de soupçons récurrents sur l’enrichissement de l’entourage présidentiel.Pour les critiques, présenter aux Congolais de l’étranger une vision de « reconstruction nationale » et de diversification diplomatique tout en laissant avancer en parallèle un processus qui pourrait remettre en cause les verrous démocratiques de 2006 relève de l’instrumentalisation. La diaspora est appelée à « aimer son pays ainsi que ses dirigeants », dans un moment où ces dirigeants préparent potentiellement une prolongation du pouvoir.
L’article 10 de la Constitution (sur la nationalité exclusive) et les débats sur un statut spécial pour la diaspora ajoutent une autre couche de complexité : on promet un rapprochement avec les Congolais de l’extérieur tout en maintenant des rigidités constitutionnelles sur d’autres plans. L’opposition y voit la continuité d’une stratégie : déclarer ne pas aimer la Constitution, mettre en place le cadre référendaire, et chercher des soutiens internationaux (ici russes, pour le Conseil de sécurité et la sécurité) pendant que le pays reste fragilisé. Le pouvoir, de son côté, insiste sur la nécessité d’adapter le texte aux réalités, sur le respect de la volonté populaire via référendum, et sur le fait que le dialogue national et les efforts de paix ne visent pas à maintenir le président au pouvoir.
Le vrai enjeu, au-delà des déclarations de Moscou, reste de savoir si la loi référendaire, une fois promulguée, sera utilisée pour contourner l’article 220 ou pour une refonte plus large. Pour l’instant, le déplacement présidentiel à Moscou a surtout servi à projeter une image de diplomatie active et de soutien à la diaspora, au moment même où le débat constitutionnel atteint un point de non-retour à Kinshasa. La diaspora congolaise de Russie, comme celles d’ailleurs, se retrouve ainsi au cœur d’un récit politique dont les conséquences se joueront bien au-delà des murs du Kremlin.
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