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Dans un pays aussi vaste et divers que la République démocratique du Congo, où plus d’une centaine d’ethnies cohabitent, la tentation de constituer des unités militaires sur des bases ethniques ou régionales peut sembler, à première vue, une solution pragmatique. Certains y voient un moyen de garantir la loyauté, de mobiliser rapidement des combattants motivés par la défense de « leur » communauté ou de répondre à des besoins opérationnels urgents. Pourtant, l’histoire militaire congolaise et les réalités actuelles des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) démontrent le contraire : former un bataillon ou une unité à dominante ethnique/régionale est non seulement contraire à l’esprit d’une armée nationale, mais profondément contreproductif.

L’héritage d’une armée conçue pour transcender les clivages

Dès l’époque coloniale, la Force publique a consciemment évité la concentration ethnique. Un système de quotas limitait à 25 % le nombre de soldats d’une même ethnie ou originaires de la région d’affectation. L’objectif était clair : étouffer tout sentiment de solidarité tribale et forger un esprit de corps supérieur aux affiliations locales. Les soldats n’étaient plus « Bangala, Bayaka ou Bakongo », mais membres de la Force publique.

Après l’indépendance, cette logique a été mise à mal. Sous Mobutu, des purges ethniques ont affaibli l’armée. Les processus d’intégration post-conflits (brassage) des années 2000 ont tenté de mélanger d’anciens belligérants issus de factions souvent divisées selon des lignes ethniques, politiques et régionales. Les résultats ont été mitigés : certaines brigades ont réussi à diluer les loyautés anciennes, mais d’autres sont restées dominées par un groupe d’origine, perpétuant les tensions.

Aujourd’hui encore, les FARDC souffrent de cohésion fragile. Les réseaux de patronage ethniques ou régionaux minent les relations entre pairs et entre commandants et subordonnés. Les tensions entre « Rwandophones » et groupes se définissant comme « autochtones » persistent, alimentant méfiance, discriminations perçues et, parfois, désertions ou mutineries.

Le cas récent de l’unité spéciale formée au Kasaï-Oriental par des experts israéliens

En janvier 2026, un recrutement massif a été lancé à Mbuji-Mayi (Kasaï-Oriental) pour constituer une « brigade Rangers » ou unité spéciale destinée à des interventions rapides et à la protection du sol, du sous-sol et des personnes. Les futures recrues, jeunes de la province, devaient bénéficier d’une formation intensive assurée par des instructeurs israéliens, notamment en opérations avancées, aviation et drones.

Six mois plus tard, le 25 juillet 2026, la première promotion a reçu ses brevets lors d’une cérémonie présidée par le gouverneur du Kasaï-Oriental, Jean-Paul Mbwebwa Kapo, au centre d’instruction de Kibomango. Les autorités ont salué le patriotisme de ces jeunes, souligné la vision du président Félix Tshisekedi de moderniser l’armée, et plaidé pour la poursuite du recrutement de jeunes de la province. Cette unité, initiée par le chef de l’État, est présentée comme répondant aux besoins opérationnels des FARDC.

La coopération avec des experts israéliens apporte une expertise reconnue en forces spéciales et en technologies modernes. C’est un atout. Mais le recrutement massif et quasi exclusif dans une seule province (le Kasaï-Oriental, fief historique de la communauté luba et région d’origine du président) soulève précisément le risque dénoncé ici. Même formée par des professionnels étrangers de haut niveau, une unité dont la composition reste fortement marquée par une origine régionale/ethnique dominante peut, à moyen terme, reproduire les mêmes dysfonctionnements qu’un bataillon ethnique classique.

Pourquoi une telle approche reste contreproductive

  1. Elle affaiblit la loyauté nationale Une armée digne de ce nom doit servir l’État et la Constitution, pas un groupe identitaire ou régional. Une unité composée majoritairement de recrues d’une seule province risque de placer la défense de « sa » communauté ou de « son » président au-dessus de celle de la République. En cas de crise, la loyauté devient conditionnelle.
  2. Elle accentue les divisions au lieu de les réduire Dans un contexte où l’Est du pays est déjà polarisé par des grilles ethniques, institutionnaliser des unités à forte dominante régionale (même sous le label « spécial » ou « Rangers ») offre des arguments de propagande aux ennemis de la cohésion nationale. Les FARDC rappellent elles-mêmes qu’elles sont « une armée nationale, républicaine et inclusive, composée de Congolaises et de Congolais issus de toutes les provinces ».
  3. Elle nuit à l’efficacité opérationnelle à long terme La cohésion repose sur la confiance mutuelle et l’esprit de corps, pas sur l’appartenance régionale. Lorsque les réseaux de patronage et les identités extra-militaires dominent, la méritocratie s’effondre. L’expertise israélienne peut produire d’excellents opérateurs individuels ; elle ne peut pas, à elle seule, compenser un déficit de brassage ethnique et régional.
  4. Elle ouvre la porte à des dérives Une unité perçue comme « du Kasaï » ou « du président » peut être instrumentalisée politiquement ou devenir un outil de patronage. L’histoire congolaise (et africaine) montre que les unités d’élite trop homogènes finissent souvent par servir des intérêts particuliers plutôt que l’intérêt général.

Quelle alternative ?

La seule voie durable est de renforcer le caractère national et professionnel des FARDC :

  • Maintenir et approfondir le brassage ethnique et régional dans toutes les unités, y compris les unités spéciales et de commandos.
  • Baser les promotions strictement sur le mérite, la formation et la performance.
  • Continuer les partenariats de formation de haut niveau (israéliens, belges, français, etc.) tout en veillant à ce que les recrues viennent de toutes les provinces.
  • Améliorer les conditions de vie et de solde pour réduire la dépendance aux réseaux de patronage.

Former une unité spéciale compétente grâce à des experts israéliens est une bonne nouvelle. La former quasi exclusivement avec des jeunes d’une seule province, aussi patriotes soient-ils, reste une approche risquée et contreproductive. Les FARDC ne seront fortes et respectées que lorsqu’elles seront véritablement congolaises, au-delà de toute ethnie et de toute région.

 

Nadine Kibau

 

 

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